chanson du miel

La dernière étreinte entre l’orme et le miel s’est produite il y a de cela des années
dans l’ombre de l’usine
dans la ville criblée de fer— craquement céleste des violons,
accordéon gras et tranquille,
cymbalum, terre collante, chevaux.
L’orme s’est embrasé, l’arbre haut et clair. Dans la neige après le départ
il n’est plus resté que les ombres, les traces des arbres morts
leurs squelettes noirs, fantômes de la foudre
éternels fugitifs. Comment dire l’intime, dans le silence de l’exil ?

Ils sont nombreux ici-bas à boire le crépuscule
en cercle, tenus par le deuil et la douceur
lorsque luisent au dernier soleil
les vitres sales de la maison
Leurs voix rauques
libres disjointes
s’élèvent en une charpente d’étoiles secrètes
Prends ton violon, mon frère,
et joue-nous une chanson où renaît la limpidité
de chaque présence
où vivent les mains qui gardent de l’oubli
joue-nous ta chanson la plus tendre, mon frère
la chanson de l’ombre creuset de la lumière
la chanson du miel et du grand arbre
la chanson de la brisure, la chanson de l’étreinte
car il nous faudra maintenant du courage — il nous faudra
bâtir de nouvelles villes.
Joue cette danse hésitante, joue la chanson
dont sont cousus nos manteaux
et nos chagrins
joue-nous ta petite chanson de mystère et de larmes.
Chante-nous cette vieille mélodie
qui me serre le cœur et me donne envie de vivre.

Prière

le ruisseau se tait quand survient la ligne de ton cou
toi qui es taillée dans la nuit
la plus limpide.
tu me laisses toujours muette, tendue
tu me laisses toujours agenouillée
l’épée au flanc, et la gorge nouée devant l’été de ta bouche.
Tu le sais peut-être — toi qui as l’esprit du chat curieux, de l’eau vive.

La mer grise en hiver
ma musique élimée
un peu de miel — le plus parfumé
voilà, amie, tout ce que j’ai à t’offrir.
et pourtant j’ai l’audace de vouloir venir à toi
chercher sur ta peau une fraîcheur qui bruisse
une fraîcheur de saule
j’ai l’audace de vouloir confier à tes mains mes armes
la ville silencieuse que je porte en moi
les fruits mûrs que des années durant j’ai cueillis
j’ai l’audace de vouloir semer sur tes lèvres
des orangers libres !

mais je reste noyée, sur le seuil.
Tu le sais peut-être, toi qui vois dans quels sourires
se loge la mélancolie.
Tu es la joie, et moi fragmentaire
pleine d’absences
pleine de ferraille
je voudrais t’ouvrir des chemins à la force de ma tendresse
je voudrais te prendre tout au fond de minuit
m’enfouir dans ton rire dénoué
toi solide comme le corail rouge
toi fébrile comme l’herbe après la pluie
c’est de ton récit que mes nuits se peuplent.

Je ne pourrai jamais effleurer la ligne de ton cou, amie
et j’ignore encore ce qui t’ancre au monde
j’ignore ce qui te lie aux vivants, ce qui t’attriste et t’anime
mais je cherche au moins
à ne pas te faire fuir
à te rassasier de musique et de miel
à tenir avec toi quelques conspirations
— tu le sais, toi qui analyses le vent
dans les voiles, les hésitations les manières des vivants,
la cornemuse, les crépitements.

Fille soudaine
Femme frémissante de hasards
Tu me laisses muette, tendue oui
tu me laisses toujours agenouillée
l’épée au flanc
la gorge nouée devant l’été de ta bouche.

terre jaune

arrive l’été avec ses craquèlements
arrive l’été avec son cortège d’ombres au plus profond des puits
arrive l’été et son tambour aigre
arrive l’été et ses nuits griffues
sèches et si douces qu’on pleure de ne pouvoir les mordre les goûter les garder les cacher les offrir à celle qu’on aime
arrive l’été et pour la cinquième année ma poitrine est une jachère brûlée
arrive l’été et son sillage de petites créatures tapies discrètes
fourmis âpres
arrive l’été et sa cavalcade de seigle nu

orgue de barbarie

A écouter : Aatini Ennay par Hosam Hayek


elle nous quitta poliment
elle porte une chemise rouge et un parfum entêtant
elle est maigre et brutale
elle est venue pour l’enterrement
ils ne l’ont pas saluée

conduis-moi à travers le jardin que tu bêches, que tu plantes de cèdres d’hyperboles de romarin de scolopendres, conduis moi dans le tumulte de tes voies ferrées

l’abricot se cueille comme se prend un château assiégé, tu me l’as enseigné un jour que tu revenais de la rivière
tu étais allée chercher des cailloux, les plus jolis cailloux moirés
et tu voulais me faire rire

c’est toujours aux poètes qui n’ont rien à dire que l’on confie les oraisons funèbres
nous jouons de la musique savante
que les universitaires apprécient et applaudissent
Satan se promène parmi le marbre et l’ombre des cèdres, il est très beau tel un polygone
j’aime une femme-oiseau et Satan me salue bien bas

assise sur la tombe je grignote le fruit maigre et accueillant de l’olivier
les patrons les ministres ont le regard mondain d’une goule acoustique
dans l’étau de leurs propres pensées pourrissantes
quel pays formidable

une fois la prison détruite nous voilà
sous l’oliveraie la mer se relève comme une clavicule maladroite
c’est un enchantement ô ma mère
rien n’est encore dévoré de soleil
il n’y a que le bruissement des fourmis patientes

je suis allée chez la fleuriste ce matin chercher des chrysanthèmes
elle vous salue
mais vous monsieur ne l’avez pas saluée
elle était venue pour l’enterrement
d’un universitaire respecté
le facteur est d’un beau vert azur, lui qui a perdu
sa casquette, tombée dans les blés mûrs un jour de grève

Carl Sandburg — In the Shadow of the Palace

Let us go out of the fog, John, out of the filmy persistent drizzle on the streets of Stockholm, let us put down the collars of our raincoats, take off our hats and sit in the newspapers office.

Let us sit among the telegrams—clickety-click—the kaiser’s crown goes into the gutter and the Hohenzollern throne of a thousand years falls to pieces a one-hoss shay.

It is a fog night out and the umbrellas are up and the collars of the raincoats—and all the steamboats up and down the Baltic sea have their lights out and the wheelsmen sober.

Here the telegrams come—one king goes and another—butter is costly: there is no butter to buy for our bread in Stockholm—and a little patty of butter costs more than all the crowns of Germany.

Let us go out in the fog, John, let us roll up our raincoat collars and go on the streets where men are sneering at the kings.

in Smoke and Steel, 1922.

 

 

A l’ombre du palais

Quittons le brouillard, John, quittons la vaporeuse et persistante bruine des rues de Stockholm, rabattons les cols de nos imperméables, ôtons nos chapeaux et allons nous asseoir dans les bureaux des journalistes.

Asseyons-nous au milieu des télégrammes — clic-clic-clic — la couronne du Kaiser tombe dans le caniveau et le trône millénaire des Hohenzollern est une mécanique huilée qui s’effondre.

C’est une nuit de brouillard et les parapluies sont sortis et les cols des imperméables — et tous les bateaux à vapeur qui sillonnent la Baltique ont leurs lumières allumées et leurs timoniers sobres.

Voilà les télégrammes — un roi s’en va puis un autre — le beurre est cher : pas de beurre à mettre sur notre pain à Stockholm — et une petite motte de beurre coûte plus que toutes les couronnes du Saint-Empire.

Quittons le brouillard, John, retroussons les cols de nos manteaux et allons dans les rues où les hommes ricanent au nez des rois.

 

(traduction personnelle)

un autre whisky

nous sommes là oui, indiscutables
debout comme des étoiles
femmes en smoking élimé, gants de soie bon marché, bretelles, perles blanches, cannes-épées
empare-toi je te prie
empare-toi de la ligne qui va de mes reins à ma nuque

peut-être pourrais-je te voir encore
quelques nuits
tu m’ensoleillerais ville véhémente tu me
caresserais de tes mains de barricade, ton corps escarpé tes silences âpres

fatras de robes la chanteuse a une voix de fleuve abrupt de pierre taillée
bras nus manches retroussées
bretelles muscles apparents parfum bleuté
fière la valse
elle dit : je mangerai fiévreuse chacun de tes frissons
route inéluctable, déviation perpétuelle
cheval épineux verre soufflé
tu arracheras mes engelures mes superstitions mes sacerdoces
en éternelle cavale nous broderons le fil d’or jamais terni
La force de la nuit est toujours avec nous
mes sœurs
mes amantes.

je répandrai dans tes mains le miel et le vol des colibris
nous accomplirons un intense mouvement calligraphique
consistant à défaire la brisure —
recoudre le grand orgue, choisir le givre
et bientôt reproduire le vertige
elle dit : je frôlerai tes seins précis comme des navires
elle dit : je frôlerai ta gorge lyre assoiffée
j’offrirai à tes dieux ma sueur
ce sera l’énigme bien terrestre, l’énigme sans icônes
la révolte la foule que j’embrasse au creux de ton cou
des semailles au milieu de l’usine
des semailles sur tes hanches je te mords
je voudrais m’éveiller et te savoir dans mes bras
je te promets

dancing enfumé à minuit
on sent partout la brume et le lilas, le vieux cuir les cigarettes
et les verres tintent avec un bruit de prison qui s’effondre
empare-toi je te prie de mon aube épineuse
amarre-toi, brillante et lunaire, à ma bouche
le rideau est rouge et tu demandes un autre whisky
ma chère ce soir je décide que la lune se lève à nos côtés

 

04/04/18 – 01/05/18.

 

Playlist : Barbara, Emahoy Tségué-Maryam Guèbrou, Louis Sclavis, Astor Piazzola, Pascal Comelade, Sotiria Bellou.

fleuve pourfendu

je célèbre un gros fleuve qui remue, harnaché
comme un météore
un fleuve au ventre de lumière tremblante de zone industrielle
au ventre de cathédrale de Troyes
un fleuve qui se dirige, obscène et dense,
vers l’éclatante beauté des carcasses
celles que tu vois ici suspendues dans les camions blancs, écorchées les jours de marché
longtemps les bœufs ont travaillé dans le givre et le blé
sans rien dire ils guettaient le
surgissement d’une folie véritable
leurs carcasses sont d’une beauté rouge et bleue, avec des dorures
et des coquelicots
leurs carcasses naissent de la même matrice que les algues et les anges

entrepôts disposés tels des éclairs silencieux
sages et limpides parmi les arbres noircis
ils sont mille et très solitaires
les rues basses des villages se parent de leur voile lourd et nocturne
— j’ai échoué à franchir ta bouche
les rues se blottissent contre leur unique réverbère
avec leur courage de pierraille
leur effort de laine cardée
sidérurgie très céleste
les miroirs en revanche se sont tus

cesse de mendier la douceur, toi qui me fais
l’honneur
de partager ton pain brûlant

chanson des camarades

je pense à vous camarades
aux quelques nuits que j’ai passées près de vous
dans la montagne
vieille grange immense et froide dans l’été

et on se réchauffait avec couvertures et cafés trop forts
et on écoutait les histoires râpeuses des unes et des autres
les étreintes étaient brèves et les joues rouges
dans tous les yeux se lisait la joie de ne pas ressentir l’absence, d’oublier le reste
la reconnaissance d’être seulement là et bienvenus
on se tutoyait et on chantait ensemble
avec du sommeil et du vin dans la voix, je me souviens de la fille qui se lève soudain en riant d’autre chose et qui ébouriffe ses ailes
et qui chante avec sa voix de rocaille trouée solaire
ce sont les moments où la camaraderie signifie vraiment quelque chose au
milieu de la lutte constante désespérée contre tout ce qui nous détruit, la lutte dont on ose à peine penser qu’elle ne sera pas vaine
ce sont les moments où la vieille chanson de chevaux fougueux, de voleurs et de tristesse
où la vieille chanson nous rend invincibles
cette nuit je marche seule et je chante cette chanson à nouveau

et vous seuls pourriez savoir la joie fragile
tissée de larmes et de poings
je sais que vous seuls pouvez vous emparer de ces hymnes crasseux chapardés
et hocher la tête, allongés sur les canapés éventrés dans la grange
avec des sourires d’évadés
à vous seuls cette chanson évoque le miel, les mains pleines de boue le ruisseau glacé qui brille au soleil
transparence
les flics qui se rendent
à vous seuls cette valse de traviole
à vous seuls cette chanson de cris sauvages et doux
à vous seuls cette chanson du fin fond des nuits
la musique des camarades est la musique des bas-fonds et du plus haut des montagnes
la musique des camarades résonne dans la rue déserte
toute la musique fragile éraillée et qui crie
chantée ensemble comme une seule rage
une seule mélancolie

Brigitte Fontaine – Comme à la radio

Peut-être mon texte préféré de Brigitte Fontaine.


 


Ce sera tout à fait comme à la radio
Ce n’sera rien
Rien que de la musique
Ce n’sera rien
Rien que des mots
Des mots
Comme à la radio

Ça ne dérangera pas
Ça n’empêchera pas de jouer aux cartes
Ça n’empêchera pas de dormir sur l’autoroute
Ça n’empêchera pas de parler d’argent
Ce sera tout à fait
Comme à la radio

Ce ne sera rien
Juste pour faire du bruit

Le silence est atroce
Quelque chose est atroce aussi
Entre les deux, c’est la radio

Tout juste un peu de bruit
Pour combler le silence
Tout juste un peu de bruit
Et rien de plus
Tout juste un peu de bruit

N’ayez pas peur
Ce sera tout à fait
Comme à la radio

À cette minute
Des milliers de chats se feront écraser sur les routes
À cette minute
Un médecin alcoolique
Jurera au-dessus du corps d’une jeune fille
Et il dira
“Elle ne va pas me claquer entre les doigts, la garce”
À cette minute
Cinq vieilles dans un jardin public
Entameront la question de savoir
S’il est moins vingt ou moins cinq
À cette minute
Des milliers et des milliers de gens
Penseront que la vie est horrible
Et ils pleureront
À cette minute
Deux policiers entreront dans une ambulance
Et ils jetteront dans la rivière un jeune homme
Blessé à la tête
À cette minute
Une vieille dame ivre morte gémira seule
Au dernier étage, sous son lit
Et ne pourra plus bouger
À cette minute
Un Français sera bien content
D’avoir trouvé du travail

Il fait froid dans le monde
Il fait froid
Il fait froid
Ça commence à se savoir
Ça commence à se savoir

Et il y a des incendies
Qui s’allument
Dans certains endroits
Parce qu’il fait trop froid

Traducteur, traduisez

Mais n’ayez pas peur
On sait ce que c’est que
La radio
Il ne peut rien s’y passer
Rien ne peut avoir d’importance
Ce n’est rien
Ce n’était rien
Juste pour faire du bruit
Juste de la musique
Juste des mots, des mots, des mots, des mots
Des mots

Des mots, des mots
Tout juste un peu de bruit
Tout juste un peu de bruit
Tout juste un peu de bruit
Comme à la radio

Ne partez pas
Ne partez pas
Ne partez pas

rascasse

à Claude Favre

 

 

elle est la poétesse qui écrit la nuit — le jour elle coupe du poisson
des entrailles de poisson des yeux énormes des
chairs à vif argentées très irisées
elle coupe
le rouget dense sanglant
et quelque chose se tord perpétuellement sur ses mains

oui elle parle de bouches oui hurlantes
la poésie est sa cavale de scarabée fou femme acérée
elle s’empare la nuit du linceul de la Seine et le secoue contre les palais et puis
elle mange à n’importe quel moment de la nuit elle rue elle met à terre son cavalier
la poétesse qui taillade le poisson pour gagner de quoi vivre écrire
la poétesse qui parle des gens qui tombent et qu’on ne ramasse pas
la poétesse qui est sous les ordres d’un chef un
bête chef de qui elle reçoit de bêtes ordres

dans sa nuit sans boussole vont les marins
grand’voiles blanches hivernales
les cartographes sont restés ce soir après la mer
ils ont le cœur brisé et boivent du mauvais vin
elle leur jette ses carcasses
la poétesse qui tue les poissons et

oui
c’est le boulot juste le boulot oui
de la poétesse qui sort son couteau pour écrire
poisson litanie poisson liturgique
poisson entrailles

la glace endurcit blesse fige tout frémissement
et il y a toujours la mort partout dans l’entrepôt
mais la poétesse est là en silence dans le coin à gauche au pied du mur
qui taillade le soleil et les poissons