travail secret

Je ne connais pas les gestes qui font naître une horloge, une lampe, un parking, une tasse, un ballon, un immeuble, une baguette de pain, un imperméable, un veau ; je ne sais pas dans mes muscles, ni dans ma tête, les gestes des pêcheurs en mer — et je mange la chair blanche et humide du poisson ; pas les yeux ; pas les pensées du poisson, pas les pensées des pêcheurs. Celle qui élève des chèvres, celle qui parle aux clients à la poste, celui qui emballe la viande pour le supermarché, celle qui écrit une notice de médicaments, celui qui répare les moteurs, celui qui élague des arbres, celle qui mesure les probabilités des séismes — ces humains pensent à des gestes auxquels je ne pense pas, des gestes mentaux et des gestes physiques, ils se saisissent du monde d’une façon bien précise et je ne sais pas combien de temps cela leur prend vraiment, je ne connais pas le temps du geste central, ni le temps des autres gestes. Je parle du geste central, parce qu’insérer une pièce de mécanique entre deux autres, c’est le geste qui rend visible le résultat de mille autres gestes, mais je ne connais pas non plus le temps de tous les gestes qui l’ont préparé, qui en ont créé les conditions, tout ce qui vient avant et autour et qui permet ce geste, et qui permet son efficacité — nettoyer l’atelier, embarquer sur le bateau, transmettre une information, planifier ses journées, se laver les mains, enfiler sa blouse, aller en réunion, se faire un café. Je suis séparée de l’existence des autres et du temps des objets. J’ai mes propres gestes cachés, et puis mille autres auxquels je ne pense pas, qui me sont peut-être, à moi aussi, invisibles. Je les oublie. Je suis séparée. Celles et ceux qui me nourrissent ne sont pas là. Je suis spécialisée dans des choses. Je ne suis pas spécialisée dans la fabrication des naissances, dans l’enterrement des morts. Je ne vois pas les gestes des autres. J’oublie : pour que mon train m’emmène à bon port, il faut que des hommes et des femmes entretiennent les voies, les gares, entretiennent des gestes et des corps et des pensées, pour coordonner les aiguillages. J’aimerais qu’on se retrouve. J’aimerais qu’on se retrouve dans l’obscurité de ces gestes, qui nous unissent au fond par l’oubli même. Une grande part de nos gestes sont invisibles, surtout à ceux qu’on aime. Nos réalités se touchent car elles sont toutes invisibles.

chiaroscuro punk

Baignées de sueur et de fumée, elles sont économes de mots. Elles commencent par des morceaux courts, comme pour prévenir : on ne dira pas plus que nécessaire. Les t-shirts nous collent à la peau, dehors le soleil de juin est écrasant. La voix qui s’élève est directe. Frondeuse, elle se déplace sur le tempérament, en-dehors du tempérament, à côté de la note : sa fébrilité n’est jamais fragile, mais au contraire affirme son pouvoir de distorsion, de déplacement. Elle conserve donc intacte, dans le chant, l’immédiateté de la parole, ce pouvoir d’autant plus fort qu’il est chiche et commun, pour pousser les murs du réel, créer un nouveau lieu. La voix fait signe depuis l’en-dehors. Fiévreuse sans être agitée, tendue sans rien forcer, elle énonce mais n’assène pas.

Les quatre femmes sont calmes, ni théâtrales, ni hésitantes. Le son est plein, solide, et les compositions me font l’effet d’agencements d’objets insubordonnés, faites de découpes et de superpositions brutes, sobrement sophistiquées, toujours pertinentes. Les discontinuités amenées par le synthé onirique, qui occasionnellement rompent le riff, renforcent la structure en lui donnant du jeu : si on la faisait plus univoque, elle se briserait.

Sur scène, elles sont d’un bout à l’autre concentrées pour faire advenir un instant bien à elles, différent de la marche des choses sans toutefois l’ignorer. Le texte, la voix, la batterie mettent en forme l’ordinaire existentiel, délié, éphémère, tandis que des figures hautes et douloureuses, plus archaïques, apparaissent dans les motifs efficaces des guitares. Les musiciennes posent les bornes d’un interstice tangible qui leur est propre, sans renoncer à la douceur. Chaque soir nous nous couchons avec au corps la poisse et l’ennui du monde ; comme pour les conjurer, elles ont appris à tenir une architecture d’énergies subtilement contraires, riches et dépouillées, chaleureuses et froides, et à la prolonger le plus lontemps possible. L’explosion, la transcendance doivent être tenues à distance : il ne faut rien trahir, ne pas prétendre à un espace arbitrairement ouvert et vaste, mais plutôt entrer dans la manifestation du présent, y plonger les mains, et trouver dans sa texture un imaginaire ; éclairer, travailler le présent dans sa forme terrestre et incarnée. Il ne s’agit pas de déserter, mais d’être attentives à la matière et de faire ce qui est juste — avec nous, dans ce lieu, dans ce jour de printemps trop chaud, dans ces corps et avec les timbres d’ici-bas.

A mesure que je comprends la qualité singulière de la lumière qui se joue sur la scène, s’agrègent dans ma mémoire les réminiscences des peintures du Caravage. Dans un capiteux parfum de bois, d’huile de lin, de résine, tout s’agglomère pour constituer un instant pur, épais : l’atelier du peintre, l’envers du tableau qui est lui-même un tableau, avec toute sa lumière et sa matière, à ceci près que la musique lui donne une forme temporelle, une durée. Térébenthine : une évidence.

La cohérence du son commun pénètre dans le silence comme un vernis dans le bois, sculpte de pesants drapés. Quelques fragments cristallins trouent parfois l’obscurité de leur transparence iridescente, qui évoque un retrait, une suspension. Puis de nouveau les noirs mats et la chaleur étouffée des rouges, des ocres, s’immiscent sous la peau. Tout dans la pièce est lourd de ces couleurs invisibles mais musculairement perceptibles.

Dans l’atelier du Caravage, la poussière tourbillonne dans le rai mordoré qui transperce une haute fenêtre, et vient se poser sur les bruns goudronneux de la palette, sur les draps qui recouvrent les toiles inachevées. Nous sommes à la frontière. Les particules tremblent lentement. La musique est grignotée d’obscurité, de pigments, de métal et de fumée. Dans les vibrations entêtantes de l’air trouble, le moindre tissu clair semble luire. Nous, personnages mouvants du tableau, devrons bientôt trouver comment nous transformer, passer de cet état à un autre que l’on espère neuf et inconnu. Car le monde dans lequel elles nous ont invités à prendre notre place ne durera pas. La combustion est inéluctable, mais elle se produira hors-champ. Leur pouvoir à elles est de faire surgir un nouveau point d’équilibre aussi dense que fugace dans le temps vécu, de peindre pour nous le centre d’une seule seconde : la dernière avant que la toile prenne feu.

contenir un orbe

le trou qu’il laisse dans le monde est rempli de plaies et de chiens
de branchages et de filles qui courent
insatiables et outragées
david lynch existe dans un jour de pluie que j’invente
pour me souvenir de ses rêves
il porte un parapluie blanc et une chair de vieil homme
derrière son épaule une lune très blanche peuple la rue
et ça semble l’unique rue au monde
il s’arrête en découvrant que l’air a perdu sa couleur
dans son cœur un orbe se tait
il observe la lisière sachant
que ce qui surgit est toujours
déjà là

affirmation pure dans les quotidiennes noyades
la douceur apparaît telle une icône au fond d’une église
– une amie ne s’explique pas, ni la douleur
je crois à la tristesse d’une femme
et au voile qu’elle enroule autour des arbres le soir venu
pour protéger les lieux du crime
et puis pour vivre

un long corps vertige écumant
excite l’ire des esprits le long du paysage
la nuit est un port aux lumières inversées
où le monde se dénude à force d’être secret
d’heure en heure le monde se déshabille
jusqu’à ce que les boyaux des amants éclatent
en extases désolées
comme une route silencieuse sous la chaleur

vitesse éprise et qui se connaît trop
le désir est un appartement de verre où loge une beauté très ancienne
les êtres explosent de ne pouvoir s’ardemment dévorer courir
ce sont tous des enfants, dans tes images je les vois
ils s’aiment et se transcrivent à rebours
dans l’alcool et la fumée et les masques
au fond des cadavres luit une lumière éclatante
qui nous gagne quand on se penche au-dessus des trous

ton regard
trame d’images au service de la Présence
tu marches toujours à mon souvenir
et ta tête plonge et dévoile
merveilleuse loin dans l’eau
merveilleuse

houle

le ciel froid
euphorie je frappe la terre de mon bâton
joie des recoins calice d’images profondes
je ne domestique pas les bêtes lumineuses
qui parlent dans les grottes dans les égouts derrière la nuit
je les nourris seulement car les temps sont difficiles
et elles dansent avec moi
elles dansent avec moi
elles
dansent
come on

ivre lèvre levée à l’aurore crépitante
saisie déjà du corps et de la langue à la vitesse des forêts
je refuse car j’approuve tout mouvement
j’approuve tout mouvement car je refuse
le mot ablutions résonne ici
le monde regorge de guérisons
soleil harponné tu m’inondes inexplicable
soleil tu m’inondes tu arraches ma gorge soleil tu me fends comme un glaive d’or pur
en plein putain d’hiver
je flamboie j’effondre j’éclate
je foudroie la terre tant murée dans le gel
bouches implacables de ma lutte
au fond des clairières ensommeillées
euphorie mon euphorie roche jetée qui dit non
et éclaire par là-même le désir///

                                ///Aucune femme n’est une fiction

///

J’affirme que la mer est changeante
que quand vient la lune ma joie demeure au corps
joie industrieuse lune renversée
ma joie comme du bois vieux comme une main triste
marin rentré au port astre fourbu
la tête hantée de naufragés
ma joie lune éméchée, alliage de cuivre et de larmes
de questions et d’écume
que tu crois pouvoir comprendre pauvrement comme un plaisir
l’heure journalière des glaciations ne peut rien contre moi
je porte ma joie comme une fourrure et mes muscles de fauve
te regardent

c’est vrai oui que nous habitons des visages
toujours sur le point de se détruire
mais pour vivre et se toucher que faire sinon affirmer
et si nous affirmons
alors que faire sinon habiter, que faire sinon prendre le geste au sérieux
observer les écarts
les recoudre de miroirs et de plumes

je veux l’inconnu et redresser toujours la barre
voilà pourquoi
dans la vibration tiraillée éternelle
des veines, des consistances
dans le tremblement des herbes des suies
naïvement je m’adressais à toi

tu n’as pas vu que d’emblée je te mordais comme un égal
tu n’as pas vu que d’emblée je convoquais le silence au milieu des feux
ni que j’ai mis des jours à te nommer
je danse et vois-tu
je n’ignore rien de la beauté du rythme
de la pudeur des marches nocturnes
de la patience ternaire du fleuve
placement exact, ni trop tôt, ni trop tard
juste mesure, battement
dans ta crainte tu échafaudes un grinçant commerce
d’anges fusillés
et tu ignores que je tournoie
que je danse en frappant le sol de mon bâton

— Je n’ai pas peur, car je parle —

           TOUT EST BEAU L’ANFRACTUOSITÉ LA MOISISSURE —

la seule chose laide au monde c’est ta bêtise d’exister
qui te suinte des dents
moi je toupille je trace j’emprunte je tangue
au rythme de tout ce qui est éphémère
je grave dans l’argile le souffle des femmes échevelées
je proclame ici
que ma joie nouvelle planète inqualifiable
scandaleuse de désir et de pillage
pleine de banquets et d’épines dispersées
ma joie est la joie renouée redécouverte dévorante
érudite de tous les cris du monde

les bêtes dansent avec moi
loin de vos chemins sans éboulis et sans gloire
je me fous du désordre du vacarme
moi éternelle soucieuse j’estime
que les armes sont égales
que je suis pas ta mère
alors je saisis et prononce
je laisse la ville grandir en moi brûlante
et je la parle comme un palimpseste
je laisse faire le trouble des clameurs ivrognes
vase boueuse, chiendent, bolides
souche, craquement de feuilles dans le silence
un oiseau mort sur la neige et que j’ai recueilli

eau imparfaite de mes yeux
j’avance et je me muscle vivante
voici la joie, voici la joie

voici qui nimbe toute chose

voici la joie

sentier

les jours sont victorieux je suis venue cette fois mouvante derrière ton regard
cachée par l’argile transparente
lovée dans le courant clair
je ne trahis pas les rameaux de ma gorge
ni le sentier des bergers
je défais mes tresses
tes soupirs sont comme des miroirs qui regimbent
je m’élance pilleuse d’anémones dans le haut frisson où tu nages
et je te vois dans l’aube trembler comme une carcasse ouverte
déployée en surplomb du monde
forme de palais
forme de souverain
forme et non substance
si je tire le fil
une voile claque au départ d’une île
et tu t’effondres sur ma langue comme un rayon de miel
je suis revenue moi l’euphorie et tu m’attristes ô roi de glace
à te croire capable de commettre un meurtre
par la fragmentation de la terre
par le refus de toute merveille
je suis plus longue et plus multiple que toi, trésor
je te lape, je me redresse
je te tue

olivier incertain

parfois les dieux en maraude
font une halte chez nous
et à l’aube
à l’aube quand tous les yeux dans les ruines s’apprêtent à dormir enfin
on voit une barque échouée reprendre la mer
on voit un olivier repousser dans l’ombre de la montagne
et une nouvelle fois composer l’heure fondamentale de la parole

nous nous aimions ici
nous travaillions chaque jour dans l’une des failles arables de la domination
dans un coin de terre meuble et lisible
dans une cité terrestre et dure où pourtant
nous pouvions manger et boire
nous tissions vaille que vaille des contes nouveaux.
L’olivier certainement
exige une mémoire plus vaste que nécessaire.

un long chant s’élève
dans les ombres grasses et collantes du champ accablé
les oiseaux partout s’en vont annoncer qu’un enfant en quittant la ville harcelée
portait dans un sac plastique les restes de son frère
et de réponse en réponse l’abîme se cabre,
et la chair arrachée devient foudre et refus
et les femmes parcourent le ciel dans son épaisseur saturée d’ossements
et disent : vois, la forme vivante qui permet l’amour est détruite
tous ceux qui s’en allaient en mer avec leurs filets furent frappés de balles
l’eau est une plaie béante
et me voilà qui nourris mon père de pain inhabitable

la destruction de nos gestes est calculée par des ordinateurs et des chiens
nous cherchons un rêve en forme de langue pour dire ce que nous ne pouvons plus dire
nous cherchons au fond du réel désarticulé un arbre aux rameaux d’argent,
une musique lente et vive comme une racine
pour tresser à nos enfants des tiares, pour construire d’insaisissables vaisseaux
mais nous sommes arrimés au temps de la fuite
enfermés par les armes dans une nuit malingre et brutale
en exil dans notre propre souffle
toujours allant vers une nouvelle absence

toute une clameur fébrile se dissout dans l’ardeur acide de la mort
des hommes replets célèbrent la douleur des amants séparés
des femmes proprettes jubilent du creusement des charniers
et les photos, partout
partout dans le monde le jour se met à scintiller comme une tombe
— une journaliste s’émerveille
de cette prouesse technologique. La terre
la terre entière tombe oui,
tous,
nous nous écroulons
mais ce sang métallique et clair
aiguisé comme un silence
n’est pas le leur

j’entends l’olivier dans le bruit des drones
guider la marée montante des larmes et des collines
je vous vois qui marchez le long de ces rivières devenues vaines
vous tous vivants et perdus
je vois comme vous êtes seuls et comme nous au loin sommes absents
figés dans une perpétuelle description
les fantômes alourdis désertent la terre bornée

nulle part les drones n’ont besoin de boire

d’organe à organe
de rive à rive
quel pont allons-nous emprunter
et par quels ligaments la nuit tient-elle encore debout ?

L’artifice majeur — Jacques Dupin

Elle qui me connaît trop, sœur cassante, comète scrupuleuse allant d’un ciel mental engorgé à un cœur où l’angoisse a fait le vide, je renonce à la tuer.
Cette chose nue, introuvable et paralysante, sa mort ne m’a rien coûté. De son bannissement, de son agonie perpétuée, je tire un bonheur faillible, des lèvres durcies au feu. et la chance d’un plus haut voyage.

 

Les Brisants (1958), dans Gravir (1963), republié dans Le Corps clairvoyant (1963-1982), Gallimard, 1999.


(Ces jours-ci la vie est une lumière incorrigible, un miel de résineux, une colère libre.)

labyrinthe

j’ai pénétré sans prévenir
dans l’une de ces maisons toutes identiques
une alarme a retenti, puis une autre et puis
des alarmes innombrables
une armée de voix désertiques et loyales
personne n’est venu pour éloigner la cambrioleuse
personne n’est sorti des maisons avec une batte ou un chien
j’ai fouillé toutes les chambres
fauché une ou deux chemises blanches
plusieurs femmes mortes plumaient des oiseaux
la cuisine sentait l’huile chaude
j’ai fait ainsi le tour du quartier puis dormi sur un perron
trente-sept chemises propres sur le dos
et mon corps plein de cosses à ouvrir
et de nerfs et d’écarquilles
dont les alarmes couvraient le chuintement éperdu

le crépuscule de cette ville me mord
la nuit vire à l’aigre et moi au hasard
par ici — plus loin :
à droite un chirurgien une horloge
à gauche un placenta un chêne jeune une mue de serpent
des miroirs dispersent mon visage
il suffit d’une couverture en fibre de verre pour étouffer les feux naissants
d’un détecteur de fumée
d’un bouton de sécurité pour chaque prise électrique
quand le monde brode ses ruelles embrouillées
tu dois te plier bien dans l’ordre
dans le labyrinthe des conversations
où chaque ombre est un seuil que tu ne peux franchir
l’insouciance feinte décompose le langage
ta voix est trop froide, une voix de voleuse dévoreuse amère
on sait pas ce que tu dis
on sait pas, on sait pas quoi faire des sons qui sortent de ta bouche
tu entends ? pourquoi tu ris pas ?
nul ne sait comment contrer la stridence du vide
mes dents recueillent la dernière lumière
je recule
j’hésite et je saute
dans mes vertèbres le fleuve
pour l’enjamber il m’eût fallu
quatre chevaux désespérés

Défaites mains

la montagne hurle une alarme froide
un long vol d’oiseaux coupés traverse la nuit
dans tous mes rêves grandes échardes

barque sombre
long souffle noir au corps des cent vingt engloutis
contre les barbelés l’aube est un fatras de chairs déchirées
tous les jours des hommes s’effondrent dans la rue dans leurs manteaux de plaies et d’ecchymoses
tandis que leurs amants embrassent leurs paupières
et dans ce monde asséché de toute lueur
nous demandons :
qui va pour marcher en foudroiements serrés amoureux
brûler le mirador, l’usine, l’attente, la peur, la préfecture
et retenir le sang, guérir l’humiliation ?

aucune chanson ne sera suffisante
je ne croirai que les mains qui défont
les ultimes membranes du viol
— Mains libres !
marchez que je vous voie
rassemblez-vous à l’épicentre du néant
sublimes pierres de l’affront
flèches décochées depuis les crêtes
défaites tout, mains de chagrin
affolez la mémoire
dans toute prison propagez le feu !

l’espace à dénouer

« On eût dit que l’offense initiale du meurtre entraînait dans son sillage, et donnait à toute action subséquente, quelque chose de monstrueux, de paradoxal et de faux, contraire à la fois à la raison et à la nature. »

W. Faulkner, Lumière d’août, 1932

 

 

Des soldats égorgent un homme
qui n’avait sur lui que les clés de sa maison.
Que valent les morts dans ma bouche ? Je les mâche et recrache quelques pépins. Je ne digère que quelques lambeaux de leur vérité, je les parle et les consomme et les oublie

dans une torpeur épuisée d’images
sur cette Terre
où j’habite. MAIS
EN VRAI

en vrai mes amis
je voudrais entrer dans chaque visage imperceptiblement
dans l’instant où le cœur plonge et s’éteint
et consoler tous les yeux toutes les lèvres
de toute leur amère mémoire

cette Terre travaillée d’un plexus de tortures
l’erreur consiste à penser qu’on peut y vivre comme un arbre
vivre d’un tremblement éternel mais sans jamais
se désarticuler

toute la tristesse circulaire
l’ennui qu’on remâche
n’est pas une plante
n’est pas une maison
seulement une monnaie

il faut vivre aujourd’hui
dans le monde dépossédé du monde
il faut faire lieu dans le ventre des glaciers morts
dans le bruit du désossement
pour l’homme qui dort sous un pont quand gèle le fleuve
il faut vivre aujourd’hui pour l’enfant tué par le flic
ici dans ce nœud de l’espace où la main devient un animal
l’eau se sépare comme un linceul ouvert
l’eau déborde