travail secret

Je ne connais pas les gestes qui font naître une horloge, non plus qu’une lampe, un globe à neige, un pont, une baguette de pain, un imperméable, un veau ; je ne sais ni dans mes muscles, ni dans ma tête, les gestes des pêcheurs en mer, et je mange la chair blanche et humide du poisson ; pas les yeux ; pas les pensées du poisson ; pas les pensées des pêcheurs. Celle qui élève des chèvres, celui qui emballe la viande dans les barquettes vendues en supermarché, celle qui écrit une notice de médicaments, celui qui répare les moteurs, celui qui élague des arbres, celle qui dessine des plans de construction automobile, celle qui apprend des bribes de connaissance à des enfants, celle qui mesure les probabilités des séismes — ces humains pensent à des gestes auxquels je ne pense pas, des gestes mentaux et des gestes physiques, ils se saisissent du monde d’une façon bien précise et je ne sais pas combien de temps cela leur prend vraiment, ni quelles inquiétudes cela leur cause ; je ne connais pas le temps du geste central, ni le temps des gestes préparatoires au geste, ceux qui en ont créé les conditions, tout ce qui vient avant et autour et qui permet de parvenir au terme de l’opération — nettoyer l’atelier, embarquer sur le bateau, transmettre une information, planifier ses journées, se laver les mains, enfiler sa blouse, prendre des notes en réunion, se faire un café. Je suis séparée de l’existence des autres et du temps des objets. J’ai mes propres gestes cachés, et puis mille autres auxquels je ne pense pas, qui me sont peut-être, à moi aussi, invisibles. Je les oublie. Celles et ceux qui me nourrissent ne sont pas là. Je suis séparée, spécialisée dans des choses. Je ne suis pas spécialisée dans la fabrication des naissances, dans l’enterrement des morts. Je ne vois pas les gestes des autres. J’aimerais qu’on se retrouve. J’aimerais qu’on se retrouve dans l’obscurité de ces gestes, qui nous unissent au fond par l’oubli même. Une grande part de nos gestes sont invisibles, surtout à ceux qu’on aime. Nos réalités se touchent car elles sont toutes invisibles.